« C’était pas facile de le faire, ce break ! On l’a vécu comme un temps de crise au moment où on l’a fait. On savait pas si on allait s’en remettre même si on était convaincu que c’était pas fini. » Mouss
Si le groupe Zebda revient après neuf années d’absence, on doit l’avouer, on n’avait pas vraiment l’impression qu’ils nous avaient quittés. Leur nouvel album sonne alors comme de joyeuses retrouvailles avec de vieux potes qui n’ont opéré qu’un doux changement dans la continuité…
« C’était pas facile de le faire, ce break ! On l’a vécu comme un temps de crise au moment où on l’a fait. On savait pas si on allait s’en remettre même si on était convaincu que c’était pas fini. » Mouss
Entretien par Adeline Lajoinie
1. On est là pour votre nouvel album. En 2003, vous officialisez une séparation voulue. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Magyd : Je pense que c’était une espèce de lassitude. Finalement, on n’a pas fait que 15 ans ensemble, c’était 15 ans à fond la caisse ! Entre la démarche politique, la démarche artistique, les lives, les studios, l’associatif, les rencontres, l’organisation de festivals, y’avait beaucoup de choses. Je pense qu’à un moment donné, il aurait de toute façon fallu le faire. Moi, c’était plus tôt. J’ai amorcé le débat pour une aventure plus individuelle.
Mouss : Oui, tout a fait. Un besoin d’explorer qu’autres choses en dehors de cette mécanique, de cet automatisme-là qu’on avait eu pendant 15 années. Donc on a décidé de limiter nos rencontres aux matchs de foot, les dimanches après-midi, quelques mariages et anniversaires.
2. Sur ce Second tour, on vous retrouve assez bien. Mais pour vous, c’est quoi la différence entre Zebda 2003 et Zebda 2012 ?
Mouss : Je dirais qu’on rejoint peut-être un peu plus le Zebda 1994-1995 dans l’énergie, l’enthousiasme… Quelque part, c’est vrai que, quand on redémarre l’aventure de façon un peu instinctive, on sent tout de suite que le break a été bénéfique. Immédiatement dans l’état d’esprit et l’énergie qu’on a dans ce projet de retour. Et on se dit aussi tout de suite qu’on a bien fait de le faire, ce break. Il a duré 8 ans, il aurait pu durer moins. Mas je crois que l’important, c’est ce qu’il nous a apporté concrètement : la conviction d’avoir fait le bon choix. C’était pas facile de le faire, ce break ! On l’a vécu comme un temps de crise au moment où on l’a fait. On savait pas si on allait s’en remettre même si on était convaincu que c’était pas fini. C’est un petit risque qu’on a pris. Et c’est toujours agréable de se rendre compte qu’on a bien fait !
3. Est-ce que, comme dans un couple, vous avez fait un break parce que vous aviez besoin de vous retrouver face à vous-mêmes, individuellement ?
Magyd : Oui, on peut dire ça comme ça ! Moi, j’étais le plus âgé de la bande donc, tout ça, c’est moi qui l’ai ressenti le premier. Mais je me doutais pas que tous avaient besoin de ça pour qu’on puisse éventuellement retrouver quelque chose de léger. C’est après coup qu’on se rend compte qu’on a bien fait de se mettre en danger comme ça, devant le précipice. Hakim avec Mouss, comme moi, ils ont du se poser mille questions pour savoir qu’est-ce qu’on est quand on n’est pas Zebda. Chacun a gambergé et a mené une aventure qui finalement, en bout de course, a permis d’évacuer des choses qui étaient lourdes chez nous, autour de la place des uns. Sur ce que Zebda doit être 15 ans après parce qu’on pouvait pas être comme au premier jour. Donc là, on se retrouve plus léger.
4. Quand tu dis « plus léger », est-ce que ça veut dire qu’à un moment, c’était un peu lourd, des trucs comme l’énorme succès de Tomber la chemise ?
Magyd : Entre autres, oui. Pour moi, oui ! Parce que plus on avançait dans le temps, plus on définissait ce que pouvait être Zebda. Et donc, moi je pense que Zebda dans son essence n’est pas méga consensuelle. Mais n’est pas non plus un truc underground. On est dans quelque chose de populaire mas d’engagé, d’ouvert mais pas d’hyper ouvert. Et Tomber la chemise a ouvert à 380 degrés. Et moi, ça m’a affolé. Parce que c’est la peur de diluer un peu le discours. Ca m’a terrorisé en même temps que ça m’a fait plaisir. Parce qu’on tenait quand même un gros succès populaire.
Mouss : Et c’est vrai que c’est peut-être à ce moment-là qu’une deconnexion s’est opérée entre nous. D’un coup, en touchant du doigt cette reconnaissance populaire, on n’avait plus ce qui nous avait animé pendant 15 années, le besoin absolu de convaincre, d’aller chercher. Magyd l’a ressenti comme ça, nous, de manière un peu plus légère. Et c’est peut-être à ce moment-là que les questionnements n’étaient plus les mêmes à l’intérieur du groupe. Après, y’a une dimension de puissance, de force du groupe qui s’est installée, d’industrie en quelque sorte, qui fait qu’on a plus trop le temps de réfléchir et, au bout du compte, on se rend compte qu’on n’a pas réfléchi pendant deux ans et ça, ça nous va pas !
5. Quand vous vous êtes retrouvés au bout de tant d’années, qu’avez-vous rapporté de vos projets solos ?
Mouss : Je dirais que, finalement, c’est une réciprocité. Ce qu’on apporte de chacune de nos entités, c’est la même chose que ce qui a été apporté à Zebda et que Zebda nous a apporté. Si on doit l’analyser, finalement, on a l’impression que sur l’inspiration artistique, l’énergie, ça s’est pas vraiment arrêté pour nous, Zebda. Finalement, nous, on portait une dimension de Zebda et Magyd en portait une autre. C’est juste que tu te concentres et tu te focalises un peu plus sur cette dimension-là parce que c’est la tienne. Finalement, c’est juste la reconnexion de ces deux énergies. On a retrouvé Zebda instinctivement. C’est juste qu’un groupe, c’est forcément plus riche. Ca fait le fruit Zebda et j’aime à dire que c’est un fruit qui a au moins deux noyaux.
Magyd : Et je pense que moi, j’amène la désillusion et eux l’énergie ! Ce qui donne l’univers de Zebda où ces deux choses se côtoient.
6. Vous n’êtes pas revenus avec les mêmes musiciens mais c’est bizarre, on retrouve tout de suite le « son » Zebda…
Mouss : Y’a toujours Joël et Rémy comme musiciens, qui sont toujours là. Donc on est les cinq historiques. C’est pas un hasard non plus. Joël est parti travailler avec Magyd et Rémy avec Hakim et moi-même. C’était déjà le cas dans le Zebda 1er chapitre où ils avaient un rôle très important dans la musique. Après, l’essence du projet, c’était d’essayer de faire des chansons. Donc, évidemment, ça part d’un texte, 98% des fois. Ensuite, on essaie de faire à partir d’une mélodie qu’on amène, chacun de nous. Ensuite, on essaie de relever ce défi d’avoir une certaine énergie. D’avoir une chanson où le texte garde toute son importance mais la musique doit en avoir aussi. Dans l’énergie, y’a des registres qui nous plaisent beaucoup. On aime que ce soit dansant. On aime bien ce rapport entre le reggae et le rock au niveau rythmique et ce qu’amène aussi la musique orientale de ce point de vue là, des sonorités, des couleurs et des émotions qui peuvent aussi faire danser. Après, avec Zebda, si on dit qu’on fait un reggae, c’est jamais vraiment un reggae ! Pas à la Tiken Jah ou à la Alpha Blondy. Et quand on fait du rock, c’est jamais du rock à la Noir Désir. C’est quelque chose qu’on calcule par vraiment mais sur lequel on se retrouve. Dés qu’on a commencé cet album, on s’est regardé et y’a tout de suite eu cet enthousiasme fabuleux à retrouver la patte Zebda. Cett identité vocale. Et puis, on sait que le texte est écrit de telle manière – et ça, ça vient de Magyd, qu’il doit être ciselé, il doit sonner, il a son petit côté hip-hop et à la fois son petit côté nougaresque chanson mais chaleureuse. Y’a tout ça qui nous permet de trouver le résultat e chaque chanson. C’est un laboratoire.
7. Magyd, en 2009, quand tu parlais du prochain Zebda, tu disais qu’il ne pouvait pas ne pas être engagé. Difficile pour vous en 2012 de vous éloigner du message ?
Magyd : Qu’il y ait 2012 ou pas, quand j’ai dit qu’on ferait un album engagé, en vérité, c’est parce qu’on peut pas faire autre chose. C’est notre background, notre histoire. On n’aurait pas été dans la musique, on aurait utilisé un autre support. Ce qui nous caractérise, c’est d’être intéressé par l’actualité, par l’histoire de nos parents donc de l’immigration donc de l’exil donc de l’identité donc de la discrimination. On est viscéralement accrochés à ce truc-là comme à un rocher. Donc je nous voit mal chanter quelque chose qui n’est pas un regard, comme ça, ciselé, sur la société. Faire autre chose, pour Zebda, je ne vois pas trop.
8. Aujourd’hui, concrètement, quels sont vos engagements ?
Mouss : A l’époque des Motivés, y’avait la création de cette idée de mouvement, de complémentarité, très citoyen. C’était un mouvement dans le cadre d’une élection municipale mais il était en son sein rempli de dynamique. Y’avait des féministes, des écolos, des mouvements homosexuels, syndicalistes. C’était cette militance citoyenne de la société civile qui nous plaisait, dans une idée de démocratie participative ! L’ampleur de ce mouvement nous a un peu dépassé, on pensé pas qu’il aurait autant de résonance. Et puis la question se pose de : qu’est-ce qu’on fait ? Structurer l’aventure en parti politique, c’était très compliqué et ça ne s’est pas fait. Par contre, si on doit comparer avec aujourd’hui, on peut trouver dans d’autres mouvements, plutôt de gauche, ces valeurs citoyennes. Des gens qui disent qu’ils ne se retrouvent pas dans ce système. On peu retrouver ça à l’étranger dans le mouvement des indignés ou dans ce qui s’est passé dans le monde arabe. C’est cette petite dose d’espoir qu’il y a toujours, même quand on se sent dans l’adversité, qu’on se sent par rapport à un mur de puissance. Y’a toujours des gens qui vont aller chercher leur dynamique ailleurs. Ca existe de manière individuelle.
9. Vos combats restent malheureusement les mêmes. Ca veut dire que les choses ne changent pas ?
Magyd : C’est exactement ça. C’est les mêmes problèmes qu’on ramène parce qu’ils sont toujours là. On fait ça depuis le début. Après, on se demande comment les traiter autrement, selon quel nouvel angle.
10. Je pense au morceau Harragas (les brûlés) qui pourrait être le morceau positif de Double peine…
Magyd : Peut-être, j’y ai pas réfléchit comme ça. Mais toutes les chansons de Zebda peuvent se recouper parce qu’elles sont dans un même univers. Donc certainement. C’est un truc récurrent pour nous de se sentir coupés en deux.
Mouss : C’est vrai que cette schizophrénie, on l’évoque souvent, ce côté fil du rasoir qu’on a envie d’avoir et grand écart en même temps. Ce besoin qu’on a de rendre à l’immigration toute sa dimension courageuse. Y’en a une perception tellement négative. Alors qu’il y a le courage de briser son cœur en deux. Je crois que nos parents nous ont transmis cette sensation d’exil et ce déchirement ? Même si nous, on se sent toulousain et qu’on a un rapport serein avec l’Algérie puisqu’on y va régulièrement. Et c’est vrai que chaque fois qu’on insulte un peu plus les enfants de l’immigration ou les immigrés eux-mêmes en insinuant qu’ils viennent là pour la facilité, c’est une façon de répondre par m’émotionnel. C’est la force des chansons. C’est pas un discours. On donne la différence entre le soleil et le ciel bleu.
11. Et justement, parce que c’est des chansons, on peut parler du voile avec finesse via Le Théorème du châle…
Magyd : C’est un regard sur la société. Ces dernières années, on a beaucoup parlé de ces histoires de voile. Ca a été beaucoup traité par les médias, par les politiques. De façon dégueulasse parce qu’on sous-entend, on suggère que ce voile c’est de l’obscurantisme, forcément, de l’extrémisme religieux. Et nous, qui sommes de l’intérieur, on sait que c’est loin d’être le cas. Il y a mille raisons qui font que des filles portent un foulard autour de la tête. Et c’est plutôt rarement qu’elles le portent pour des raisons de profonde vocation religieuse. Nous qui avons une prédisposition laïque, on trouve intéressant de dire aux français qu’on essaie de comprendre ce qui se passe, d’avoir une certaine empathie. Et tout l’intérêt, c’est de tolérer cette chose-là, de la comprendre.
Mouss : Parce que la manière dont elle est traitée est particulièrement intolérante. C’st aussi une manière de s’adresser aux nôtres pour dire qu’on est pas spécialement pour. On préfère qu’une femme ne le porte pas. On ale droit de le dire. Mais c’est pas parce qu’elle le porte qu’on n’a pas, comme dit Mag’, de l’empathie ou de la tendresse pour elle puisqu’elles font partie, quelque fois, de notre famille. Donc on n’a pas de peur par rapport à ce que ça représente. Y’a un excès dans la manière dont ça a été traité qui déshumanise, d’une manière quais anti-féministe. Comme si on ne considérait plus la personne qui est dessous. C’est une espèce de cinéma…
Magyd : Et de xénophobie ! C’est tout ce qu’on veut soulever : certains prononcent le mot laïcité mais ce mot est parfois empreint d’islamophobie. Nous, on lit entre les lignes.