« Si on devait donner une métaphore pour expliquer l’album, ce serait ça : tout le long, on s’est passé le micro sans calculer le monde autour de nous ! » Soprano
Les albums de duos se font malheureusement de plus en plus rares dans le rap français. Et donc de plus en plus attendu. Potes à la vie comme à la scène, les deux marseillais Soprano et R.E.D.K. ont fait le pari de marier leurs flows. Sommets techniques garantis !
Le rappeur marseillais Soprano sera en live ce soir pour un concert organisé par la SMEREP. Il sera retransmit en direct sur le site de la mutuelle étudiante dès 20 heures.
« C’est ce côté-là que j’essaie d’amener sur La Colombe ou Accroche-toi à mes ailes: aller dans la profondeur du dark pour aller chercher la personne, lui prendre la main et l’amener dans la lumière. »
Entretien par Adeline Lajoinie
1. Flash-back, 2007, 1er album solo. Qu’est-ce que tu en as appris ?
Soprano : Artistiquement, ça m’a appris que c’est beaucoup de travail. Quand même, j’ai été habitué de travailler avec un groupe. Donc travailler seul, c’est prendre beaucoup de décisions seul, beaucoup de responsabilités. Là, j’ai pris une grosse claque parce qu’il y avait des choix qu’il fallait que je fasse seul. Y’avait des moments de grosse fatigue. En général, y’en a toujours un du groupe qui vient pour te relever sur le côté. Mais là encore, je devais le faire seul. Après cet album, moi je ne mens pas au public, ma vi a changé. Dans tous les sens du terme. Il m’est arrivé beaucoup de choses entre 2007 et 2010 qui ont fait que ma vie n’est plus la même. Y’a deux petits qui sont arrivés. Le succès du disque a fait qu’aujourd’hui, je ne sors plus. Parce que, quand je marche quelque part, y’a plein de gens qui me reconnaissent. J’habite plus dans un quartier, mais bon, ça c’était depuis Block Party. Ça a changé les relations avec les gens. Même les gens de la famille. T’es plus Saïd. C’est un peu bizarre au début, après tu fais attention, mais, du coup, tu prends des distances avec les gens donc tu te renfermes encore plus. Tout ça a fait que j’ai du réadapter ma vie. Mes amis et ma famille ont du réadapter leurs vies aussi. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de changements. Après, ça c’est que les petits côtés négatifs. Y’a eu 70% de positif. Des tournées où partout c’est complet, des morceaux qui passent partout à la radio, des gens qui aiment ta musique, ton travail. Des gens qui n’écoutaient même pas du rap avant ! La dernière fois, y’a un rockeur de hard qui est venu et qui m’a dit : j’aime pas le rap, mais toi, j’aime beaucoup. Et il commence à me dire tous les morceaux qu’il aimait. J’ai pris une claque. Je me suis dit : merde ! Et c’est là que je me suis dit : ça tue, faut continuer !
2. Tu reviens donc avec La Colombe. Tu avais annoncé que ça aurait pu s’appeler La Colombe et Le Corbeau. Qu’est-ce qu’il est devenu le corbeau ?
Soprano : Le Corbeau, il va peut-être finir en mixtape. C’est un petit projet que j’ai dans la tête. Le faire en mixtape plus rap spé. En écoutant l’album et en regardant un peu la société actuelle, j’ai préféré faire La Colombe pour dire qu’on fait la guerre, bien sûr. La vie c’est la guerre, mais c’est la guerre pour la paix. On a souvent tendance à oublier pourquoi on fait la guerre, en général. Pourquoi on travaille, pourquoi on se bat. C’est pour la paix, pour être heureux. Pour tous ces trucs utopistes qu’on nous a appris avec Dorothée et les Disney. La paix, la tranquillité, la stabilité et des jours meilleurs.
3. Les 1ers extraits, c’était Darwa et Crazy. Pourtant, tout l’album n’est pas du tout comme ça !
Soprano : Non ! Les gens qui me connaissent savent que je pars dans tous les sens. Un morceau comme Crazy, y’a que lui qui est dans cette couleur. Y’en a un autre qui s’appelle Speed mais c’est pas pareil-pareil. Darwa, les gens qui me connaissent aussi savent qu’il fallait qu’il y ait un morceau pour les concerts qui ressemble à Halla Halla. Si je fais un 3ème album, y’aura encore un moreau de cette manière-là. Juste pour les concerts. Y’a un autre morceau avec REDK qui est un peu dans ce même style aussi. Après, y’a des morceaux de société aussi, beaucoup de morceaux conscients. Beaucoup de morceaux artistiques où j’ai tenté des choses. Comme Ce qu’on laisse à nos mômes, un morceau tout chanté. Comme un morceau rock, le dernier de l’album. Y’a plein de pistes, plein de côtés, plein de couleurs.
4. Sur le 1er album, tu faisais ton auto-psychanalyse. Sur celui-là, y’a moins de « moi, je », plus de « nous » ou de « eux ».
Soprano : Oui. J’ai mis le « je » à contribution du « eux ». Par exemple, un morceau avec Awa où je parle du divorce ou un morceau comme Je serais là où je parle à ma mère, ma sœur, ma femme, le « je », c’est moi indirectement. Par exemple, le morceau avec Awa, j’ai pas divorcé. Le morceau avec Amadou et Mariam, je suis pas né en Afrique, c’est pas moi qui ai fait l’Eldorado, mais j’ai encore joué un personnage pour pouvoir faire passer un message. C’est vrai que le « je », je l’ai un peu enlevé. Ce n’est plus une introspection de moi-même. C’est plus ce que Saïd voit dans la société et qu’il a essayé de transformer artistiquement pour que les gens se reconnaissent et puissent se mettre à la place du personnage créé.
5. Ça veut dire qu’aujourd’hui, tu n’as plus besoin de l’écriture pour te psychanalyser ?
Soprano : Si, toujours. Parce que, dans les « eux », il y a mon « je ». Je suis monsieur et madame tout le monde. Je suis pas un super héros, j’ai mes faiblesses, mes coups de gueule, mes coups de cœur. Dans Ce qu’on laisse à nos mômes, quand je parle de cette femme qui ne peut plus avoir d’enfants et qui voit qu’il y a une femme qui enterre ses enfants dans les frigidaires, ça me touche, moi Saïd, ça me concerne. Mais sur l’autre album, y’avait des morceaux où il n’y avait que moi qui vivait certaines situations.
6. A travers les morceaux, on a l’impression qu’entre 2007 et 2010, tu es devenu encore plus un père, un fils et un mari.
Soprano : Le truc, c’est que, moi, j’ai toujours écrit par rapport à ce qui m’entourait, à mon quotidien. De un, je traîne moins au quartier, faut dire ce qui est. Heureusement, j’ai 30 ans, j’avance ! Surtout quand tu fais du rap, que tu es au quartier, c’est difficile, parce que c’est une musique qui a une étiquette de « jeune ». Donc je traîne beaucoup avec mes amis qui sont, comme moi, darons. Les conversations, c’est des conversations de darons : ouais, t’as vu, la dernière fois, j’ai galéré pour aller acheter du lait. Avant c’était : tu as vu, l’autre il s’est fait frapper, il a fait çi ou ça. J’ai plus ces conversations et ça m’intéresse plus. Donc c’est vrai que le côté famille prend plus de place dans mon quotidien et dans ma musique. Après, avec les années, j’ai remarqué que les gens qui écoutent mes disques, c’est plus des adultes parce qu’ils ont des familles et qu’ils écoutent mon album en famille. Tout le monde peut l’écouter. Mais je crois que c’est l’évolution normale d’une carrière. Quand je parle avec Akhenaton, il me disait la même chose ! Qu’au début, y’avait que les crève la dalle qui écoutaient ses disques et maintenant, c’est les familles. Parce que notre musique nous ressemble.
7. Au niveau mélodique, y’a plus de morceaux où tu chantes. Ça aussi, c’est une évolution naturelle pour toi ?
Soprano : Oui, mais ça c’était un vœu. Un morceau chanté en entier, j’en ai mis qu’un seul. Le reste, c’est beaucoup de rap. C’est l’évolution parce que j’écoute beaucoup de choses. Plus tu grandis plus tu varies ta musique. T’écoutes pas que du rap ou sinon tu l’écoutes d’une autre manière. L’autre jour, j’écoutais des interviews de Nessbeal et de Salif. J’aime beaucoup leurs interviews parce qu’ils disaient qu’à un moment donné, quand tu as sorti beaucoup de disques, que tu as été beaucoup dedans, tu as envie de tester de nouvelles choses. Parce que tu en as mare de dire toujours la même chose, tu as l’impression de tourner en rond. Moi qui pars un peu dans tous les sens, c’était important d’emmener de nouvelles couleurs dans mon album. De tester des nouveaux trucs comme sur Speed, celui avec Amadou et Mariam, Hiro… Ça fait partie de mon évolution musicale, artistique et philosophique.
8. Tu parles du morceau avec Amadou et Mariam, On a besoin de toi, ça te tenait à cœur depuis longtemps…
Soprano : L’idée du morceau est venue par rapport à un cousin à moi. Quand je suis allé aux Comores, il voulait absolument aller en France, il recevait des lettres de cousins, qui étaient venus, qui disaient que c’était magnifique, comme je le dis dans le morceau : y’a de l’argent qui pousse sur le sol, tous ces clichés qu’en Afrique on a de l’occident. Mon cousin, mes parents lui ont payé le billet, il est venu en France. Un jour, je le revois, il commence à pleurer. Je lui dis : qu’est-ce qu’il y a ? Je veux retourner aux Comores ! Je lui dis : pourquoi ? C’est pas toi qui m’as cassé la tête pour venir ? Il me dit : je me rappelle, avant, quand je voulais aller à tel endroit, y’avait pas de problème. Aujourd’hui, faut un ticket. Pour avoir un ticket faut des sous. Maintenant, aujourd’hui, je ne sors pas, je reste à la maison. Je fais quoi dehors ? Y’a des bandits, y’a pas de travail. Ici, on ne vit qu’avec l’argent. Il a pris une grosse claque ! Il a vu que, en traître, les cousins qui lui envoyaient des lettres, ils dormaient au foyer, ils travaillaient au marché, ils faisaient la plonge. C’est un peu le concept du morceau que j’ai voulu faire. J’ai expliqué que j’étais en Afrique et que je racontais que mon frère, son rêve, c’était d’aller en France à cause de son collègue qui lui envoyait des lettres de là-bas. Et le jour où il est parti en France, mes parents étaient tristes. Puis moi je pars en France. Et le dernier couplet, je reviens en Afrique et je dis que ce n’est pas si facile que ça. Je ne voulais pas faire qu’un morceau sur l’Eldorado, comme celui que j’ai fait avec Tiken Jah Fakoly.
9. Toi qui as déjà rencontré Tiken Jah, Amadou et Mariam, c’est une autre vision de l’Afrique…
Soprano : Oui. Tiken, c’est le côté politique. Amadou et Mariam, c’est le côté culturel, l’Afrique familiale. On va dire le côté « racines ». C’est vrai que ce sont les deux artistes africains avec lesquels je rêvais de faire un truc. Après, j’aime beaucoup Youssou N’Dour. Avec le groupe de rap du Sénégal Positive Black Soul. Donc quand Amadou et Mariam m’ont dit oui, j’étais super content, comme un enfant, je leur ai amené le morceau, j’ai tout écrit, je leur ai expliqué, ils ont trouvé le refrain. J’étais super content.
10. Y’a beaucoup de morceaux techniques comme Speed, Starting Block, A la Usain Bolt. Ça, ça fait toujours partie de toi !
Soprano : Bien sûr ! C’est le côté « corbeau ». Je n’ai pas mis beaucoup de morceaux « corbeau ». C’est mon côté free-style. J’aime beaucoup le spontané, la technique. Après, je sais que le grand public, des fois, ne comprend pas ce que je dis. Parce qu’ils ne connaissent pas le rap, c’est normal. Ceux qui sont dans le rap, pour eux c’est de la performance, ils comprennent et ils kiffent. Même moi je kiffe quand j’entends des mecs comme Ludacris, Twista… Gims, Black M ou Lefa dans la Sexion d’assaut, moi j’aime ça, ce côté technique. Après, c’est vrai que je suis conscient que tout le monde ne peut pas comprendre. Et mon taf, c’est d’essayer d’amener les gens à aimer les rap. De comprendre que quand je fais de l’egotrip, ça ne veut pas dire que je vais claquer quelqu’un : je ne me suis jamais battu de ma vie ! C’est comme quand quelqu’un fait du karaté, on fait les meilleurs coups pour faire tomber l’autre. Donc, des morceaux comme Starting Block, avec Kader, c’est un concept qu’on a voulu faire. C’est-à-dire à vos rap, prêts, flows, partez. C’est vraiment un morceau fait exprès que dans la technique. Après, le morceau avec mon groupe, c’est encore une autre approche. On s’est dit qu’on allait essayer de développer 3 styles : Alonzo, il fait une voix un peu racailleuse, à la Rick Ross, Vinc’, c’est plus posé à la Young Jeezy et moi un peu à la Drake, Lil Wayne, Roscoe Dash ou Yung LA. Et c’est les trucs que moi j’écoute en américain.
11. Tu gardes un côté « le monde est stone » comme sur Accroche-toi à mes ailes. T’as toujours ce côté dark…
Soprano : Oui. Parce que, et c’est une phrase que j’ai écrite dans un texte : « la vie d’adulte, ça coud sans péridurale. » Plus tu grandis, plus tu apprends à avoir mal. Après, y’a des beaux trucs qui arrivent, qui sont magnifiques. Comme avoir des enfants, réussir dans un métier. Mais c’est vrai que, quand on sourit, c’est pas le même sourire que quand on était petit. Parce qu’on est tellement abîmés par les évènements du passé qu’on finit par vivre comme ça. On sourit avec le cœur, mais on sourit avec des cicatrices. Par contre, il faut toujours se dire qu’on peut s’accrocher à quelque chose. Comme je dis souvent à mes collègues du quartier : il suffit qu’une semaine tu sortes de la vie du quartier pour voir la vie différente. C’est ce côté-là que j’essaie d’amener sur La Colombe ou Accroche-toi à mes ailes: aller dans la profondeur du dark pour aller chercher la personne, lui prendre la main et l’amener dans la lumière.
12. Accroche-toi à mes ailes est un morceau étrange dans le thème : tu fais déjà ton testament et, en plus, tu t’adresses à ton fils. T’es pas un peu jeune pour ça ?
Soprano : A la base, c’était pas prévu comme ça. J’étais à New-York, j’avais kiffé l’instru rock, j’avais trouvé le refrain. Et je suis revenu à la maison. Un mois, j’avais que le refrain, pas de couplet. Deux mois, j’y arrive toujours pas. Un jour, ma femme me dit : dans tes morceaux, tu aimes trop ta fille. Un jour, ton fils, il va grandir et il ne va jamais ressentir l’amour de son père ! Elle a pas tort ! Je me suis dit : mais mon fils, je l’aime trop, mais je vais pas faire des morceaux sur mes enfants tout le temps. Mais elle m’a dit : le problème, c’est que tu en as fait 1 sur Inaya, les autres, après, ils vont croire que tu les aimes pas ! Je me suis dit : c’est vrai, c’est la merde ! Mais je ne pouvais pas faire un morceau : oui, je suis content que tu sois là ! Ça va faire fayot, le mec qui fait la même chose qu’à sa fille. Et j’avais un début de couplet sur mon iPhone, où je parlais de la société, des choses qui nous frappent au niveau de la consommation, des SDF en bas. Et quand t’as tout ça dans la tête, les infos, des fois c’est dur. J’ai continué ce couplet et je me suis rendu compte que c’était comme si je parlais à mon fils : si un jour je pars, accroche-toi à mes ailes. Ou même si je suis vivant. Tout ça a coulé d’un coup : qu’est-ce que j’aimerais lui dire si je meurs, s’il grandit et que je suis pas là ? Heureusement, il a de a chance, son père fait de la musique donc il peut écouter ma musique et voir ce que j’ai traversé. Après, c’est vrai que ma femme, quand je lui ai fait écouter, elle m’a dit, le 2ème couplet, je peux plus l’écouter, c’était dur pour elle. Mais après, c’est que de l’art.
13. Justement, dans ta réflexion artistique, tu as toujours ce regard en arrière avec Hiro...
Soprano : Alonzo, il a fait un morceau qui s’appelle Sex, Drogues & Rap’n Roll où il dit : « le passé, il est où ? » C’est vrai que nous, on aime beaucoup parler des vrais trucs. Pourquoi on a souvent cet air mélancolique ? Pare qu’on pense au passé ! On passe notre temps à courir derrière le passé. On court derrière des rêves, des trucs qu’on s’était promis, derrière des anciens fous-rires, des anciens morceaux. C’est vrai qu’on est dans le présent, toujours la tête dans le passé. Hiro, la 1ère fois que j’ai vu son pouvoir de voyager dans le temps, je me suis tout de suite demandé : si j’avais ce pouvoir, qu’est-ce que j’en ferais ? Et le morceau est parti de là. Pour mieux l’amener, j’ai fait l’intro où c’est mon anniversaire. Et le meilleur âge pour se poser cette question, c’est quand on a 30 ans. La 1ère phrase qu’on se dit, c’est : est-ce que j’ai tout ce que j’avais dit que j’aurais à 30 ans ? Et c’est là que tu commences à te gamberger. Donc, sur le morceau Hiro, j’ai commencé à me dire que je revivrais bien la naissance de mes enfants. Puis je suis parti dans des évènements historiques. Martin Luther King à qui j’aurais montré une photo de Barack Obama. Ou le Moon Walk de Michaël Jackson pendant l’anniversaire de la Motown. Y’a aussi les 2 tours, je serais parti à 7 h du matin pour dire à tout le monde de sortir des 2 tours. Ou je serais parti en Irak et j’aurais appris aux journalistes à viser avec leurs chaussures. Mais après, à un moment donné, on ne peut vivre que le présent. J’espère que ça va donner de la force aux gens qui sont très nostalgiques pour se dire que le plus important, ce n’est pas hier, c’est maintenant.