Après avoir été très discret pendant 2 ans, et vendu plus de 2,5 millions d'exemplaires à travers le monde de leur précédent opus The Resistance, Muse revient avec son sixième album studio : The 2nd Law. Toujours plus ambitieux, le groupe vise à nouveau les stades avec des hymnes digne du U2 des années 90, tout en faisant revivre avec brio l'époque alternative et expérimentale de leur second album, Origin of Symmetry.
Complexe, The 2nd Law est un album à goûter plusieurs fois pour le savourer pleinement. Supremacy, premier titre, surprend, ruant des les brancards comme Apocalypse Now en son temps. Emphatique, cinématographique, le groupe rêve qu'elle soit utilisée comme générique d'ouverture du prochain James Bond, Skyfall. Rien d'étonnant à l'écoute du riff strident façon Rage Against The Machine, des percussions quasi-militaires répondant aux cordes glaciales, le tout habillé du falsetto inimitable de Matthew Bellamy.
The 2nd Law est un album esthétique, à la production certes soignée, mais qui n'enlève rien à la démesure à laquelle le groupe nous a habitués. Tenant d'un son « bigger than Earth », Muse ne démord pas de ses vieilles lubies d'expérimentation, faisant se croiser le groove dansant façon Jamiroquai sur Panic Station -certainement le meilleur morceau de l'album-, aux sons électro-dance sur Follow Me, et frôlant même le dubstep sur l'orwellienne Unsustainable.
Muse honore aussi ses racines alternatives et tortueuses, avec Animals qui aurait pu figurer il y a 10 ans sur leur deuxième album, Origin of Symmetry, dont l'emballement électrique soupesé par une basse ronronnante et un piano léger n'est pas sans rappeler la cultissime New Born. L'émouvant Explorers, où Bellamy clame «There's nothing left for you and me. Don't give in. You can walk through the fields, and feel nature grows. But all the land is gone, there's nothing for you and for me. Who will win ? Cause I concede. Free me, free me, free me from this world, I don't belong here, it was a mistake, prisoning my soul. Can you free me ? Free me from this world ?» (« Rien ne demeure pour toi et moi/N'abandonne pas/Tu peux marcher à travers champs, et sentir la nature renaitre. Mais la terre n'est plus, il n'y a rien pour toi et moi/Qui gagnera ?/Car je reconnais/Libère-moi de ce monde/Je n'ai pas ma place ici/C'était une erreur/Emprisonnant mon âme/Peux-tu me libérer ?/Me libérer de ce monde ? ») résonne comme la suite logique à l'apocalyptique « Sing For Absolution », figurant sur leur troisième album : Absolution.
Matthew Bellamy, leader charismatique et tête à penser du trio, n'en a donc toujours pas fini avec ses obsessions de fin du monde et de sociétés corrompues. Bien qu'il ait reconnu au NME avoir des opinions politiques plus assagies et moins conspirationnistes, il s'interroge quant à la course effrénée vers toujours de production et de consommation, alors que la science prévoit la pénurie des ressources naturelles : la fameuse « Second Law ». « Unsustainable » et « Isolated System », fermant l'album, expriment parfaitement cette angoisse moderne. Un ton urgent émerge des violons emballés et des distorsions folles de la guitare, Bellamy posant ses complaintes déchirantes en surface d'une voix robotique articulant « unsustainable » (« non-viable ») de manière désincarnée, comme un psaume.
L'amour et ses tourments inattendus figurent également en bonne place, Bellamy confiant même avoir l'impression de « parler de sentiments » pour la première fois. Madness, premier single officiel de l'album, se trouve au croisement du groove sombre de Supermassive Black Hole et de l'electro amère de Undisclosed Desires, pour exploser en un hymne euphorique semblant sortir tout droit du U2 période City of Blinding Lights : « Come to me/Just in a dream/Come on and rescue me » (« Viens à moi/Comme dans un rêve/Viens et sauve-moi »).
La bande à Bono a été une influence indéniable pour la composition, que l'on retrouve sur Big Freeze, Madness, mais aussi Save Me, une des belles surprises de l'album. Composée, écrite et interprétée par le bassiste du groupe, Chris Wolstenholme, ainsi que Liquid State, elle traite de son combat contre l'alcool, et du soutien de sa famille dans ces moments difficiles de manière délicate, jamais larmoyante : « Turn me into someone like you/Find a place that we can go to/Run away and take me with you/Don't let go I need your rescue/Watch me cause I'm on a mission/Hold me back so I'm forced to listen/Don't let me go cause I'm nothing without you »(« Transforme-moi en quelqu'un comme toi/Trouve un endroit où nous pouvons aller/Cours et prends-moi avec toi/N'abandonne pas/J'ai besoin que tu me sauves/Surveille-moi car je suis en mission/Retiens-moi et force-moi à écouter/Ne me laisse pas partir car je ne suis rien sans toi »). Liquid State est d'une violence assumée, aussi bien dans les riffs grinçants que dans les paroles sans concession : « Kick me when I’m down Feed me poison, fill me till I drown Wake me up before I get ?unched out and fall into the night (« Frappe-moi à terre quand j'en aurai fini/Nourris-moi de poison/Remplis-moi jusqu'à ce que je me noie/Réveille-moi avant qu'on ne me frappe et que je tombe dans la nuit»). C'est la première fois que Chris, le plus discret du trio, passe derrière le micro principal, et on ne peut que se réjouir d'une telle prise de risque de la part du groupe.
Avec The 2nd Law, Muse parvient à affirmer un peu plus son statut de figure incontournable de la scène rock internationale. Jamais rassasié d'expérimentations en tout genre, tout en assumant des hymnes taillés pour les foules, et choyant ses origines alternatives, Muse accomplit avec succès un numéro d'équilibriste qui aurait pu en décourager plus d'un.
Morgane Giuliani
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